Extrait de texte
Stronchini
Mardi 16 mai 2000. 9 ans et 1 mois
« 18h30, un mardi comme chaque mardi depuis 3 ans, comme chaque lundi, mercredi, jeudi, vendredi, comme tous les jours, après l’échauffement classique, au sol, au centre, à la barre, après les séries de battements, ronds de jambes, vagues, relevés, je me prépare comme toutes les filles de mon club, à ce que nous, on appelle les stronchini. La traduction littérale serait « petites brisures ». L’exercice consiste pour chacune de nous, à passer une par une sous les mains de notre entraîneuse pour travailler la souplesse passive.
Je suis couchée sur le ventre, menton sur le sol, bras écartés à 180 degrés, l’entraîneuse prend mes poignets et les porte derrière mon dos, bras tendus parallèles. Je ne vois plus mes mains l’entraîneuse pousse alors mes bras jusqu’à me les faire apparaître à nouveau, au-dessus de ma tête. Magique. L’entraîneuse pousse encore… Je laisse faire, si je refuse et résiste au mouvement l’exercice devient plus douloureux. J’essaie alors de me distraire en observant les cadavres sur la moquette. Chaque moquette de gym dans le monde est un parterre de cheveux, épingles, paillettes, bave, taches de sueur, bouts de peau, traces de sang…. au milieu de ce petit champ de bataille, je vois tout à coup devant moi mes doigts descendre jusqu’au sol au point de le toucher, ma voix s’échappe, je prends conscience d’avoir les bras à l’envers, et impressionnée par la vision de mon corps écartelé, comme dans un film d’horreur, je crie, de toutes mes forces, je bave car dans cette position impossible d’avaler sa salive, on doit tenir une minute, j’essaie de repérer à quelle seconde on en est, 39, je baisse la voix, 40, je respire profondément,41, 42,43,…
A 45, j’en peux plus, je crie à nouveau, mon entraîneuse reste assise sur mes fesses et maintient la position de mes bras, j’entame une négociation par une série de coups de pied sur son dos, je veux que cela s’arrête !
« Plus tu me tapes, plus ça va durer. Respira ! Respira, il faut savoir souffrir »
Mon entraîneuse tient beaucoup à moi, elle me bichonne, elle me sculpte, elle m’encourage, elle me tord en deux et m’apprend qu’il faut savoir avancer dans l’intolérable, repousser le seuil de douleur supportable, il faut savoir répéter une souffrance lors de l’entraînement pour aller loin lors de la souffrance imprévisible de l’épreuve qui seule compte, « il faut savoir souffrir » … il faut s’éduquer à la douleur. »