PROJET
Le 5 janvier 2010
Je veux raconter des histoires…
Je veux raconter des histoires que je ne veux pas finir, c’est-à-dire qu’avant le début des répétitions, elles ne sont pas complètement écrites. J’ai envie d’avoir beaucoup à écrire ensuite, sans savoir à l’avance jusqu’où l’histoire pourra se rendre. Sans savoir à l’avance ce qui, tout au fond, me pousse à faire ce spectacle, pour chercher tout en même temps : ce qui me pousse par le fond, d’où me sort cette histoire, comment elle va sortir, et ce qui va la faire vivre.
J’ai envie d’explorer une histoire dans le travail du plateau.
Donc avec les acteurs, les lumières, le son, la scénographie,
Donc d’écrire le texte du spectacle surtout à partir de là, dans ce moment là. Pour mêler le travail d’écriture et celui de l’interprétation et la mise en scène à l’écriture/adaptation.
J’ai écrit les ¾ du texte Striptease, dans les loges du théâtre de la Bastille, pendant les premières répétitions. On travaillait sur un morceau du spectacle, un strip-tease en ombre chinoise. Puis j’ai rallumé la lumière à fond, un cut, d’un coup sec. J’ai vu devant moi un corps nu qui tout à coup devait parler, je l’ai entendu me dire « écoutez, écoutez vous n’osez pas me regarder et je vois vos yeux ». J’ai pensé au public, à ses yeux qui fuiraient peut-être le sexe éclairé. J’ai pensé à Méduse, celle qui dans la mythologie grecque changeait en pierre celui qui la voyait. J’ai pris un bout de mon agenda, un crayon, et j’ai écrit le texte « le trou » sur toutes les pages de fin juillet début août.
Je retravaillerai ce texte ensuite, mais sans le plateau, sans la répétition, je ne l’aurais jamais écrit, je n’aurais jamais fait le lien entre Méduse, un strip-tease, un contre jour, et des regards fuyants sur un sexe qu’ils recherchent. Je n’aurais jamais compris que c’était pour ce genre de confrontation, de mélange, que j’avais envie de faire ce spectacle.
Je fais du théâtre peut-être parce que c’est le seul endroit où j’arrive à écrire. C’est seulement par le théâtre que je peux travailler un texte, seulement par le théâtre que je ressens un réel désir d’écrire. J’écris uniquement pour faire un spectacle. Jamais sinon. Seul devant mon écran j’écris, mais avec le spectacle. J’ai des voix dans la tête quand j’écris, celles des acteurs. J’ai leur corps sous les yeux, et j’écris avec ces impressions qu’ils m’ont laissées, je leur vole leurs grimaces, leurs maladresses, j’écris pour leurs chevilles, leurs hanches, leurs nuques, même pour leurs chaussures.
Ce n’est pas par paresse que je ne termine pas une histoire avant le début du travail, c’est pour toujours être en recherche, pour être pris par surprise, pour être au plus prêt de ce qui m’anime et pour petit à petit le découvrir.

J’ai vécu dans le parc du château de Versailles, dans une petite maison attenante à une grille qui séparait le petit parc du grand parc. Le petit parc regroupait les bassins des 4 saisons, de Latone, l’enlèvement de Proserpine, des jardins à la française, etc… Le grand parc était le commencement d’une forêt. Jusqu’à mes 18 ans, il m’arrivait de faire le mur la nuit, d’escalader la grille, de sortir du petit parc, de longer le grand canal, et de m’enfoncer dans la forêt. Depuis la grande allée qui part de Trianon, il y avait une infinité de tout petits sentiers qui s’échappaient au milieu d’énormes vieux chênes noirs. Je ne me souviens pas de peurs plus fortes que celles des nuits dans ces sentiers, j’avais mal au front à force d’écarquiller les yeux, j’avais le souffle court et les oreilles affolées. Je n’avais peur ni des bêtes, ni du diable, ni de meurtre, ni de viol, ni de quoi que ce soit de clairement défini. C’est simplement d’avancer dans la nuit qui faisait peur, après chaque pas, avant chaque semelle posée sur la terre, j’étais un peu terrorisé par ce qui tout à coup pouvait surgir. Et c’est peut-être pour ça, pour ce qui pouvait surgir, que je retournais chaque fois dans les sentiers. Cette peur était un jeu, et peut-être même un plaisir, le plaisir de se lancer dans une promenade comme dans une histoire, et de ne pas savoir jusqu’où, ou devant quoi, elle me pousserait.
C’est sûrement ce même plaisir que je cherche quand je fais un spectacle : je cherche la soif d’un petit tremblement, je cherche ce qui tout à coup peut surgir devant nous dans la nuit.
Je rentre dans le théâtre comme dans une caverne, je monte sur le plateau comme on descend dans un puits avec une torche, là où tout est noir, et une fois au fond, contre les murs je cherche dans l’obscurité, presque à l’aveugle, le paysage d’une scène cachée, qui me manque, et qui ne m’apparaîtra jamais.
Je travaille en ce moment sur le chant des sirènes dans la mythologie grecque, sur la nature de ce chant qui lie dans la fascination et perd celui qui l’entend. Je me demande ce que les récits sur ce chant interrogent de notre époque. J’ai découvert un témoignage de Simon Laks qui était un musicien juif polonais déporté à Auschwitz. Il est devenu le chef d’orchestre dans ce camp de la mort, il raconte comment parfois, les corps meurtris des déportés se soulevaient en dépit d’eux par la musique pour se diriger vers les camps de travail ou même vers les chambres. La musique attirait vers elle les corps humains. C’est la sirène dans le conte d’Homère : Ulysse attaché au mat est assailli par une mélodie qui l’attire. Après sa libération Simon Laks a écrit un livre : Mélodie d’un autre monde, qui a été édité au Mercure de France. Ce livre ne fut pas accueilli et tomba dans l’oubli. A travers ce spectacle, et à travers chacun de mes spectacles, je cherche une voix qui a été retiré du domaine de la parole donnée.
Je cherche sur une scène de théâtre ce qui est absent au monde, ce qui est mort, disparu, non né, caché, interdit, ce qui nous a été retiré et qu’on a pas supporté, je cherche tout ce qui exprime qu’on ne s’habitue pas à vivre dans un ordre qui nous est imposé.
Cédric Orain
Interview France Culture:
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Production Aude Lavigne
Réalisation Franck Lilin
